The Hate U Give dénonce violences policières et ségrégation aux USA

The Hate U Give - chronique cinéma blog Elle dit 8 by Joëlle Bah Dralou

Trace Urban m’a conviée à l’avant-première du film The Hate U Give réalisé par George Tilman Jr il y a deux jours. Quelle claque! Le film tiré du roman à succès The Hate U Give d’Angie Thomas nous immerge dans une réalité qui gangrène les Etats-Unis : les violences policières à l’encontre des Noirs Américains. Ce soir, j’ai envie de le faire dialoguer avec un documentaire diffusé sur La Chaîne Parlementaire (LCP) il y a quelques semaines : USA : Le Nouvel Apartheid.

The Hate U Give : les origines du mal

Comment expliquer qu’en 2019 les tensions raciales soient si vives aux Etats-Unis? La scène internationale s’est laissée endormir par l’élection de Barack Obama. Le couple iconique que le premier Président noir des Etats-Unis forme avec sa brillante épouse Michelle Obama ne doit pas dissimuler la réalité. Le quotidien, les opportunités, la vie de l’écrasante majorité des Noirs américains est fort éloignée de la vie des Afro-américains des classes supérieures. De nombreuses personnalités à l’instar des Obama se saisissent du porte-voix qui leur est offert pour dénoncer l’inacceptable. Je pense spontanément à Kerry Washington, Viola Davis, Ava DuVernay, Jay Z très actif avec la Shawn Carter Fondation, Common à l’affiche du film … Après 250 ans d’esclavage et près de 280 années de ségrégation raciale (fin officielle en 1964 avec le Civil Right Act qui abroge les lois ségrégationnistes et le Voting Rights Act qui supprime tests et taxes pour avoir accès au vote en 1965), les Noirs américains ont encore un combat difficile à mener pour l’égalité. L’étiquette de l’homme noir en colère susceptible de dégainer une arme à tout moment leur colle à la peau. Ces préjugés leur valent un traitement différent en cas d’arrestation des forces de police. Ces présupposés leur valent d’être majoritaires dans les prisons privées américaines. Coups, blessures, mort s’en suivent trop souvent. Un drame dénoncé par le mouvement #BlackLivesMatter né sur Twitter en 2013 après l’acquittement de George Zimmermann qui a abattu Trayvon Martin, un adolescent noir, lors d’une ronde dans le voisinage. Le Washington Post a révélé l’an dernier que le nombre d’hommes noirs tués par des armes à feu de la police avait atteint un niveau disproportionné. Ils représentaient 22% des tués alors qu’ils ne représentent que 6% de la population.

The Hate U Give témoigne d’un nouvel apartheid

Après la projection du film The Hate U Give, j’ai voulu visionner un documentaire enregistré il y a quelques semaines. Le doc USA : Le Nouvel Apartheid diffusé sur La Chaîne Parlementaire met en lumière le nouvel ordre social établi en Alabama. Dans les années 80, les lycéens se rendaient dans des écoles publiques mixtes. Cette génération dorée avait connu un pic d’intégration. Blancs et Noirs grandissaient ensemble, apprenaient ensemble, tirant tous les bénéfices de la lutte contre la ségrégation menée dans les années 60. Aujourd’hui, les élèves Blancs et Noirs étudient dans des écoles séparées, comme dans le film The Hate U Give. Aucune loi n’exige cet apartheid scolaire, mais cette réalité s’est installée de façon insidieuse au fil des années. Cette nouvelle ségrégation à Selma est emblématique de ce qui passe dans tout le pays, d’après le documentaire. On y apprend que des juges qui ont estimé que la mixité sociale était une réussite ont aussi considéré que les lois instaurées dans les années 60 pour imposer la mixité raciale n’avaient plus lieu d’être. Ce « détail » n’a pas échappé aux suprémacistes blancs. En 1990, un événement a opéré une bascule à Selma : le premier recteur noir a été démis de ses fonctions. Les lycéens noirs ont fait grève pour protester. Les familles blanches ont quant à elles retiré leurs enfants du lycée public au bénéfice d’écoles privées blanches. Les choses sont ensuite restées en l’état.

Aujourd’hui, le lycée public de Selma est noir à plus de 95% en dépit de son bon niveau scolaire. Les familles noires qui veulent défier cette régression et inscrire leurs enfants dans des établissements destinés aux élèves blancs subissent pressions, harcèlement, insultes de façon directe et indirecte. Une génération d’élèves habituée à la non mixité raciale grandit donc sans côtoyer d’autres communautés à l’école, au sport ou à l’église. Seules les universités estampillées noires viennent au lycée public pour les journées d’orientation. Les universités majoritairement blanches ne font pas le déplacement et les professeurs ne donnent pas les outils aux élèves pour qu’ils décrochent leur inscription dans ce type d’établissements. Les opportunités d’études supérieures sont par conséquent moins importantes pour les Noirs. La lycéenne de Terminale interviewée a indiqué que les frais pour le dossier d’inscription coûtent 40$ dans l’école de design de ses rêves contre 20$ dans une université noire. Deux fois le tarif, sans garantie d’être retenue ou de décrocher une bourse indispensable pour les frais de scolarité. Sa famille ayant peu de moyens, elle y a renoncé pour étudier dans une université noire de Floride où elle étudie le chant. Dans ce documentaire, une professeure de sociologie déplore que la souffrance des enfants noirs soit ainsi banalisée. Elle rappelle que petits, ils nourrissent les mêmes rêves d’épanouissement que leurs camarades blancs, jusqu’à ce qu’ils réalisent qu’ils sont une majorité à ne pouvoir y prétendre …

« The Hate U Give » rétablit le sens du « THUG life » de 2Pac

Les jeunes en échec scolaire rejoignent parfois les rangs de gangs comme The Hate U Give le montre à l’écran. Ils s’adonnent à des trafics en tout genre pour gagner de l’argent. Il faut savoir qu’à Selma, les travailleurs noirs non qualifiés gagnent moins que les travailleurs blancs dans des proportions pires qu’en Afrique du Sud, d’après le documentaire diffusé sur la LCP. A niveau d’études égal, un étudiant qui sort d’une université noire touchera 15% de moins qu’un homologue issu d’une université standard. La colère qui grandit dès le plus jeune âge ne peut être réprimée indéfiniment. Elle s’exprimera tôt ou tard d’une façon ou d’une autre, d’après la sociologue du documentaire. Le film met ce constat en lumière.

A jamais associé au rappeur 2pac, « Thug Life » retrouve sa signification originelle dans le film The Hate U Give. ‘Thug life » n’est pas une apologie à la vie de gangsters comme mes élèves l’imaginent. C’est l’acronyme pour « The Hate U Give Little Infants Fucks Everyone » : « la haine que vous transmettez aux enfants détruit tout le monde ». Pour Tupac, « Thug » ne fait pas référence aux criminels, mais aux pauvres. C’est aussi un code d’honneur rédigé avec d’anciens membres des Black Panthers dont il était proche. Le journaliste culturel Maxime Delcourt a rapporté ses propos dans l’ouvrage « 2Pac, Me Against The World ».

Thug ne se réfère pas aux criminels, mais aux pauvres. C’est celui qui n’avait rien mais a réussi et a franchi tous les obstacles. C’est loin de la définition du dictionnaire. Pour moi, « Thug », c’est la fierté, ce n’est pas le fait d’être hors-la-loi. Un thug ne vole pas, c’est un mec qui n’a rien. Même s’il n’a rien, aucun foyer, il garde la tête haute. Il bombe le torse, il est fier. C’est un mec fort.

The Hate U Give rétablit la vérité du rappeur et raconte l’histoire de Starr Carter : une jeune lycéenne d’un quartier noir et pauvre qui étudie dans un lycée huppé fréquenté par une majorité de Blancs. Lorsqu’elle voit son ami d’enfance Khalil se faire abattre par un policier, le fragile équilibre de son monde vacille… Mention spéciale au casting. Amandla Sternberg (Starr Carter) et Russell Hornsby (Maverick Carter) crèvent l’écran. Toute la distribution est magistrale! et Le film est sorti en salles aujourd’hui. Courez le voir puis parlez-en autour de vous. En sortant de la projection je n’avais qu’une envie : prendre un aller-retour pour l’Alabama et sillonner le Sud des Etats-Unis. Je veux y rencontrer des gens de différentes générations, je veux voir, écouter pour comprendre et écrire sur le sujet. Un jour, j’irai dans le Sud. C’est une certitude …


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10 Comments

  1. Je n’imaginais pas la situation aussi grave aux Etats-Unis. L’éducation séparée, carrément …

    • Les bras m’en sont tombés en visionnant le documentaire. Je connaissais l’existence de ce type d’établissements, mais je n’imaginais pas la ségrégation aussi ancrée dans l’éducation …

  2. Mais du coup, qu’est ce que l’élection de Barack Obama a changé? On dirait que c’est pire qu’avant son mandat

    • Ce n’est pas aussi simple. Les personnes qui ont bénéficié d’une couverture santé grâce à l’Obama care ont vu la différence. Un homme à lui seul ne peut réparer des maux aussi profonds. Ses mandats ont cristallisé la haine des suprémacistes blancs, mobilisé les invisibles qui ont voté pour Trump le mandat suivant. La solidarité qu’il a voulu instiller est perçue comme de l’assistanat aux Etats-Unis. Il était le Président d’une nation capitaliste. Il n’a pas réussi à réconcilier les gens qui la composent, toutefois en terme de symbole pour un jeune Noir aux Etats-Unis, c’est inestimable. La
      Maison Blanche semblait hors de portée il y a 10 ans. Il a ouvert une brèche. L’histoire est en marche …

  3. Merci pour la recommandation. C’est fou de se dire qu’on en est là en 2019. Je vais chercher ce documentaire. C’est un sujet qui m’intéresse.

  4. Ton article bien documenté me donne envie d’aller voir le film, alors que les critiques presse ne sont pas très bonnes. Je vais peut être me pencher sur le documentaire. Il y a peu, j’ai lu « Dans la peau d’un noir », dans lequel le romancier se grimait et entrait incognito dans la vie d’un homme noir des années 60 dans le sud des USA. Depuis je m’interresse pas mal à cette question qui ne me semble pas du tout appartenir au passé …

    • Je les ai lues 🙂 Va voir le film et fais-toi un avis. Je serais ravie d’en discuter avec toi ensuite. Cette question épineuse dans le prisme de cette adolescente a un certain retentissement à mes yeux. Tu me diras ce que tu en penses.

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